Rozenn, vous présidez Kernel tout en pilotant France Design Week et en ayant fondé une agence de design : comment ces trois casquettes nourrissent-elles concrètement votre vision d’un « design en action au service des territoires » en Pays de la Loire ?
Avant de répondre, je me permets une petite précision : je n'ai pas fondé l'APCI. J'en suis la Déléguée générale. À ce titre, je coordonne notamment France Design Week à l'échelle nationale, un festival qui s'inscrit dans un plan d'action beaucoup plus large visant à promouvoir le design en France et le design français à l'international.
En parallèle, j'ai co-crée et préside Kernel depuis 2022, l'association des designers des Pays de la Loire. Kernel est le référent régional de France Design Week, mais son action ne s'y limite pas. L'association œuvre toute l'année pour fédérer les acteurs du design, valoriser les métiers, accompagner les designers et renforcer la place du design dans les projets de territoire.
Ces deux engagements sont profondément complémentaires. À travers l'APCI, j'observe les grandes dynamiques nationales, les politiques publiques, les attentes des entreprises et les enjeux auxquels le design est confronté. À travers Kernel, je mesure très concrètement la richesse d'un écosystème régional, les besoins des designers, des collectivités, des entreprises et des écoles, ainsi que les freins qu'il reste à lever.
Cette double lecture me conforte dans une conviction : le design n'a d'impact que lorsqu'il s'ancre dans les réalités d'un territoire. Il ne s'agit pas uniquement de produire des objets ou des services, mais de créer des coopérations, de révéler des savoir-faire, d'accompagner les transitions et de faire dialoguer des acteurs qui n'ont pas toujours l'habitude de travailler ensemble.
France Design Week est un formidable accélérateur de visibilité, mais c'est l'action quotidienne des réseaux régionaux comme Kernel qui permet de faire vivre cette dynamique tout au long de l'année. Les deux sont indissociables : l'échelle nationale donne de la visibilité aux territoires, et les territoires donnent toute sa légitimité à une ambition nationale.
Quand vous parlez de design comme levier de transformation durable des territoires, à quoi cela ressemble très concrètement sur le terrain : pouvez-vous nous décrire un projet ou une situation où l’intervention de designers a changé la manière de produire, d’aménager ou de coopérer à l’échelle locale ?
Lorsque je parle du design comme levier de transformation des territoires, je ne pense pas d'abord à un objet ou à un service. Je pense à la capacité du design à faire travailler ensemble des acteurs qui, jusque-là, n'avaient pas l'habitude de coopérer.
Aujourd'hui, les défis auxquels font face les collectivités – transition écologique, santé, mobilité, inclusion, attractivité – sont trop complexes pour être traités en silo. On voit d'ailleurs émerger partout en France de nouvelles façons de faire : des villes qui deviennent plus coopératives, des appels à communs, des laboratoires d'innovation sociale, des collectifs d'action qui réunissent collectivités, entreprises, associations, chercheurs et habitants autour d'un objectif partagé.
En Pays de la Loire, c'est exactement l'ambition que nous portons avec Kernel. Notre rôle n'est pas seulement de promouvoir le design, mais de créer les conditions de nouvelles coopérations. Kernel Réemploi en est une bonne illustration : nous ne demandons pas simplement à des designers de concevoir un objet à partir de matières inexploitées. Nous créons une rencontre entre industriels, artisans, designers, collectivités et acteurs économiques pour imaginer ensemble de nouveaux usages, de nouvelles filières et parfois même de nouveaux modèles économiques.
Cette logique irrigue également Expédition appreNantes, que nous organisons le 24 septembre prochain pendant France Design Week. L'idée n'est pas d'emmener des élus visiter une exposition de design. L'idée est de leur faire découvrir des projets implantés sur leur territoire et d'échanger avec celles et ceux qui les ont rendus possibles. Le design devient alors un outil de dialogue entre décideurs publics, entreprises, designers et citoyens, au service des transitions locales.
Je crois profondément que le rôle du designer évolue. Il ne s'agit plus seulement de dessiner un produit ou un service, mais de concevoir les conditions d'une coopération. Le designer devient un facilitateur, un médiateur, parfois même un traducteur entre des cultures professionnelles différentes. C'est cette capacité à relier les acteurs, à rendre les projets désirables et à expérimenter de nouvelles façons de faire qui, à mes yeux, constitue aujourd'hui la plus grande valeur du design pour les territoires.
À travers l’Observatoire du design et le programme France Design Mode d’Emploi, vous observez les pratiques des entreprises et collectivités régionales : quels freins récurrents identifiez-vous à l’intégration du design dans les politiques territoriales, et quelles « preuves par l’exemple » fonctionnent le mieux pour les dépasser ?
Même si l'Observatoire du design est encore en cours de structuration, les enseignements que nous tirons de France Design Mode d'Emploi, de France Design Week et des échanges avec les collectivités convergent tous vers les mêmes constats.
Le premier frein est sans doute une méconnaissance du design. Il est encore trop souvent associé à une intervention esthétique ou à la conception d'un objet, alors qu'il s'agit avant tout d'une méthode de résolution de problèmes, de conduite du changement et d'innovation collective.
Le deuxième frein est culturel. Les collectivités comme les entreprises fonctionnent souvent en silos, alors que le design invite justement à croiser les compétences, à associer les usagers et à expérimenter. Cela suppose d'accepter une part d'incertitude et de remettre en question des modes de fonctionnement établis.
Enfin, il existe un frein économique. Beaucoup d'organisations perçoivent encore le design comme un coût supplémentaire, alors qu'il constitue souvent un investissement qui permet d'éviter des erreurs, de mieux cibler les besoins et de concevoir des solutions plus pertinentes et plus durables.
Pour dépasser ces freins, les discours ne suffisent pas. Ce qui convainc, ce sont les preuves par l'exemple. Lorsqu'un élu échange avec un autre élu qui raconte comment le design a permis d'améliorer un service public, lorsqu'un dirigeant d'entreprise témoigne des bénéfices d'une démarche de design sur son activité, ou lorsqu'un usager explique en quoi un projet a changé concrètement son quotidien, le regard évolue immédiatement.
C'est précisément l'ambition de France Design Week : sortir le design des cercles d'initiés et montrer, partout en France, des réalisations concrètes dans des domaines aussi variés que la santé, la mobilité, l'industrie, l'habitat, l'économie circulaire ou les politiques publiques.
C'est aussi l'esprit de France Design Mode d'Emploi, qui crée des rencontres entre jeunes designers, entreprises et collectivités. En faisant dialoguer les acteurs et en partageant des retours d'expérience, nous contribuons à faire évoluer les représentations et à démontrer que le design n'est pas une dépense de confort, mais un levier stratégique au service des transitions.
Plus largement, je suis convaincue que le prochain défi n'est plus de démontrer que le design fonctionne. Les preuves sont nombreuses. Il s'agit désormais de créer les conditions pour que ces expériences ne restent pas des exceptions, mais deviennent une culture partagée et un réflexe dans la conduite des projets de territoire. C'est précisément l'ambition de l'Observatoire : documenter ces démarches, les rendre visibles, les évaluer et permettre leur diffusion afin d'accélérer leur appropriation par les décideurs publics et privés.
L’appel à projets « Design et réemploi » lancé par Kernel en 2025 vise à rapprocher designers et industriels autour de l’économie circulaire : quelles tensions ou malentendus cela révèle-t-il entre ces mondes, et à l’inverse, quelles complémentarités nouvelles avez-vous vu émerger grâce à ce dispositif ?
L'un des principaux enseignements de Kernel Réemploi est que les freins sont rarement techniques. Ils sont avant tout culturels.
Les industriels raisonnent en termes de procédés, de coûts, de qualité, de volumes, de délais ou de conformité. Les designers, eux, arrivent avec une démarche exploratoire : ils questionnent les usages, déplacent le regard, voient dans une contrainte une opportunité de création. Ces deux approches peuvent parfois sembler incompatibles… alors qu'elles sont en réalité extrêmement complémentaires.
Le réemploi est un bon révélateur de cette tension. Là où une entreprise voit un déchet, un rebut ou une matière sans valeur, le designer voit une ressource, un potentiel, un nouveau point de départ. Mais cette rencontre ne fonctionne que si chacun accepte de comprendre les contraintes de l'autre.
Ce qui m'a le plus marquée, c'est que les collaborations les plus fructueuses ne sont pas celles où le designer arrive avec une solution toute faite. Ce sont celles où industriels, artisans et designers construisent ensemble la réponse. L'entreprise apporte sa connaissance des matériaux, de l'outil industriel et des réalités économiques ; le designer apporte sa capacité à révéler de nouveaux usages, à raconter une histoire et à imaginer de nouveaux modèles de valorisation.
Finalement, Kernel Réemploi parle moins de recyclage que de coopération. Le projet démontre que l'économie circulaire n'est pas uniquement une question de matière, mais aussi de relations humaines. Elle suppose de créer de nouveaux dialogues entre des métiers, des cultures et des savoir-faire qui se côtoyaient peu jusqu'à présent.
C'est aussi une évolution du rôle du designer. Il n'intervient plus uniquement à la fin d'un processus pour dessiner un produit. Il participe beaucoup plus en amont, comme un partenaire de l'innovation, capable de faire émerger de nouvelles opportunités à partir des ressources déjà présentes sur un territoire.
Je crois que c'est cette évolution qui est la plus prometteuse : le designer devient un catalyseur de coopérations. Il aide les entreprises à porter un regard différent sur leurs ressources, leurs contraintes et leurs capacités d'innovation. Et, à l'inverse, les entreprises permettent aux designers de confronter leurs idées aux réalités industrielles, économiques et environnementales. C'est dans cette rencontre que naissent les projets les plus pertinents, parce qu'ils sont à la fois désirables, réalisables et soutenables.
Kernel anime un écosystème qui va des écoles de design aux collectivités en passant par les industriels : selon vous, quelles conditions de gouvernance, de méthodologie ou de culture commune sont indispensables pour que ce réseau produise un véritable impact territorial, au-delà de l’effet vitrine d’événements comme France Design Week ?
France Design Week est une formidable porte d'entrée, mais un territoire ne se transforme pas en quinze jours. Les événements permettent de créer des rencontres, de rendre le design visible et de faire émerger de nouvelles collaborations. Ensuite, tout l'enjeu est de faire vivre ces relations dans la durée.
Pour moi, un écosystème produit un véritable impact lorsqu'il réunit trois conditions.
La première est une vision commune. Il ne s'agit pas de promouvoir le design pour le design. Ce qui rassemble les acteurs de Kernel, c'est la conviction que le design est un levier de transformation des territoires, capable de répondre à des enjeux très concrets : les transitions écologiques, l'innovation des entreprises, les services publics, la santé, la mobilité ou encore l'attractivité des territoires.
La deuxième est une gouvernance ouverte et contributive. Un réseau ne fonctionne pas si chacun attend qu'une structure centrale fasse tout. Notre rôle est d'animer, de mettre en relation, de créer les conditions des coopérations. La richesse d'un écosystème repose sur l'engagement de ses membres, leur capacité à partager leurs expériences, à transmettre leurs savoir-faire et à construire des projets ensemble. C'est cette logique contributive qui permet de faire émerger des initiatives durables.
Enfin, il faut des projets concrets. Les discours sont importants, mais ce sont les réalisations qui créent la confiance. Kernel Réemploi, France Design Mode d'Emploi, Expédition appreNantes ou encore la cartographie des projets de design en Pays de la Loire poursuivent tous le même objectif : documenter, rendre visibles et faire circuler des expériences inspirantes pour donner envie d'agir.
Nous souhaitons d'ailleurs aller plus loin en développant l'Observatoire du design en Pays de la Loire. Son ambition est de mieux connaître l'écosystème régional, de cartographier les projets, de produire des données, d'identifier les bonnes pratiques et d'évaluer l'impact du design sur le territoire. Parce que pour convaincre durablement les décideurs, il faut non seulement raconter des histoires inspirantes, mais aussi apporter des preuves.
Au fond, je crois que la réussite d'un réseau se mesure moins au nombre d'événements organisés qu'à sa capacité à créer des coopérations qui lui survivent. Si, après une rencontre, une entreprise collabore avec un designer, une collectivité expérimente une nouvelle démarche ou une école développe un projet avec un acteur du territoire, alors l'événement a rempli sa mission. Le véritable impact se construit entre les éditions, dans la continuité des liens créés.
Si l’on se projette à 5 ou 10 ans, quel serait pour vous le scénario le plus désirable d’un « territoire design » en Pays de la Loire : quels changements concrets dans les politiques publiques, les modèles économiques ou les usages citoyens vous sembleraient indiquer que le design est réellement devenu un réflexe stratégique ?
Dans dix ans, je n'aimerais plus que l'on parle de "faire appel au design" comme d'une démarche particulière. J'aimerais que ce soit devenu un réflexe, au même titre que l'on mobilise aujourd'hui un juriste, un ingénieur ou un urbaniste.
Concrètement, cela voudrait dire que les collectivités intégreraient des designers dès l'amont de leurs projets, non pas pour "embellir" une solution déjà décidée, mais pour aider à formuler les bonnes questions, associer les usagers, expérimenter et construire des réponses adaptées aux réalités du terrain. Le design territorial est précisément cette approche située, fondée sur l'observation, la coopération et la compréhension des usages.
J'aimerais également que les entreprises considèrent davantage les designers comme des partenaires stratégiques de l'innovation et de la transition, et non comme de simples prestataires intervenant en fin de projet. Les défis auxquels nous faisons face – décarbonation, économie circulaire, vieillissement, santé, mobilité, intelligence artificielle – sont des défis systémiques. Ils nécessitent des approches transversales, capables de relier les enjeux techniques, économiques, environnementaux et humains.
Du côté des citoyens, le changement le plus important serait peut-être qu'ils ne soient plus seulement consultés, mais pleinement associés à la conception des projets qui transforment leur quotidien. Le design apporte des méthodes de médiation, de co-construction et d'expérimentation qui permettent de dépasser la simple concertation pour construire des solutions avec les habitants.
Enfin, j'aimerais que les Pays de la Loire soient reconnus comme un territoire où le design est un véritable outil de coopération. Un territoire où les écoles, les entreprises, les collectivités, les chercheurs, les associations et les designers travaillent ensemble autour de projets d'intérêt général, où l'on documente les expérimentations, où l'on mesure leur impact et où l'on partage les apprentissages pour accélérer les transitions.
Pour moi, le signe que nous aurons réussi sera très simple : le jour où un élu, un dirigeant d'entreprise ou un directeur d'établissement public ne se demandera plus « Pourquoi faire appel à un designer ? » mais « À quel moment du projet devons-nous l'associer ? ». Ce jour-là, le design ne sera plus perçu comme une valeur ajoutée optionnelle, mais comme une compétence stratégique au service des territoires.
Pour conclure, quel conseil donneriez-vous à un élu local, un dirigeant de PME industrielle ou un acteur associatif qui se dit que le design, ce n’est « pas pour lui » mais qui aimerait tout de même franchir un premier pas au service de son territoire ?
Je leur dirais de ne surtout pas commencer par le design… mais par leur plus grand défi.
Quelle est la difficulté qui les empêche d'avancer ? Comment attirer de nouveaux habitants ? Réinventer un service public ? Valoriser un savoir-faire industriel ? Réduire des déchets ? Mieux associer les citoyens à un projet ? C'est là que le design devient utile.
Le design n'est pas une discipline réservée aux designers. C'est une manière de regarder un problème autrement, de remettre l'humain au cœur des décisions, de faire dialoguer des acteurs qui ne se parlent pas toujours et d'expérimenter avant de généraliser.
Mon conseil serait donc très simple : commencez petit. N'attendez pas le grand projet ou le budget idéal. Choisissez un sujet concret, réunissez autour de la table les personnes concernées, allez observer les usages sur le terrain et acceptez de tester, d'apprendre, d'ajuster.
Et surtout, n'hésitez pas à vous appuyer sur celles et ceux qui pratiquent déjà ces démarches. Les designers, bien sûr, mais aussi les écoles, les associations, les entreprises et les collectivités qui expérimentent depuis plusieurs années. Les territoires progressent rarement seuls ; ils avancent parce qu'ils apprennent les uns des autres.
C'est précisément l'ambition de Kernel : créer ces rencontres, partager les retours d'expérience, faire circuler les bonnes pratiques et démontrer, par des projets concrets, que le design est avant tout un levier de coopération et de transformation.
Je terminerai par une conviction qui guide mon engagement : le design n'est pas un supplément d'âme. C'est une manière de construire des solutions plus justes, plus désirables et plus durables. Dans un monde où les défis sont de plus en plus complexes, nous n'avons probablement jamais eu autant besoin de cette capacité à relier les personnes, les disciplines et les idées.
Pour en savoir plus : https://kernel-design.fr